Dans le rapport intériorité-extériorité, qu’est ce qui est premier ? La prière formulée verbalement qui entraine l’adhésion du cœur ou le mouvement du cœur qui amène à la parole de foi ? De l’intériorité à l’extériorité, ou l’inverse ? L’oraison mentale ou l’oraison vocale ? Certainement que les deux peuvent être complémentaires. Le mouvement du cœur peut être premier, il est le principal dans notre vie de foi. Mais lorsque la prière ne peut rester à l’intérieur, elle jaillit extérieurement. A l’inverse, il arrive que le cœur soit tiède et que la prière formulée par la bouche et la voix vienne à le réchauffer et à lui redonner l’ardeur et l’élan vers l’Autre. L’important étant de pouvoir parvenir à l’harmonisation de l’âme avec la voix : « Il faut que les fidèles s’approchent de la sainte liturgie avec les dispositions d’une âme droite, mettent en accord leur âme et leur voix, et coopèrent à la grâce qui vient d’en haut pour ne pas recevoir celle-ci en vain » [1]. Ce passage de la Constitution sur la Liturgie fait référence à un verset de la Règle de saint Benoît : « en psalmodiant, soyons tels que notre esprit soit d’accord avec notre voix »[2]. Ce verset, Paul de Clerck le commente de la façon suivante :

« En latin, la dernière phrase se dit : ut mens nostra concordet voci nostrae, abrégé dans l’adage fameux Mens concordet voci. […]. La succession des mots, dans l’adage, pourrait faire croire que notre esprit doive indiquer à notre voix ce qu’elle a à proférer. Mais le sens de la phrase, renforcé par le subjonctif du verbe, dit au contraire que notre esprit doit correspondre à notre voix. La voix est donc première, et l’esprit est appelé à suivre. Dans le contexte, saint Benoît veut dire que les moines ont à chanter les psaumes et à laisser leur esprit s’en imprégner. […] A l’encontre de nos évidences, l’adage donne la priorité à la voix, c’est-à-dire dans le contexte au chant des psaumes, et plus largement à l’acte, corporel ou oral. Le souhait, c’est que l’action posé entraîne notre mens, c’est-à-dire notre esprit, notre mentalité, notre intériorité. Le mouvement va donc de l’extériorité à l’intériorité. »[3]

La voix est donc première, et si l’esprit s’accorde avec elle, le mouvement extérieur vocal entraîne l’intérieur dans un acte spirituel. Ainsi, si les oraisons jaculatoires partent de la bouche, elles ont la faculté d’entraîner le cœur, et sont comme des javelots lancés en direction de celui que l’on veut atteindre, comme un élan du cœur. Ces javelots agissent comme déclencheurs du mouvement intérieur. Lorsqu’ils sont vrais, la prière mentale fait suite. Et vice versa. Il s’ensuit un va-et-vient entre le cœur et la voix[4]. Par contagion, la prière vocale a même la particularité, quand elle est faite en assemblée, d’induire les propres mouvements de celui qui l’énonce dans l’âme des autres, spécialement quand elles sont inspirées par l’Esprit Saint, ce qui fait dire à St Thomas d’Aquin : « La louange de nos lèvres sert à entraîner vers Dieu le cœur de ceux qui nous entendent »[5] et aussi : « La louange extérieure et vocale a l’efficacité d’éveiller ces sentiments intérieurs chez celui qui la chante, et de provoquer les autres à louer Dieu »[6]. De là, on devine la stimulation qui peut se vivre dans une assemblée louant Dieu : la foi des uns vient au secours de la somnolence spirituelle des autres, et tous unissent leurs voix, et donc leurs cœurs, pour les tourner vers Dieu et le louer. Venir au secours de la somnolence, mais aussi de l’ignorance, car si dans cet espace de louange se trouve quelqu’un ignorant Dieu ou ne sachant comment il peut être loué, la louange des autres devient pour lui, nous le disions, une école de louange. Le rôle de ces prières est bien de se mettre en route dans une relation, un dialogue intérieur avec Dieu.

Sœur Agathe DUTREY

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Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange.

« On dira d’abord trois fois le verset : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange » (RB 9,1). Ainsi commence chaque jour notre office de vigiles. Chanter l’office, chanter la gloire de Dieu, c’est donc un don de Dieu, un don que Dieu nous fait, si nous le lui demandons.  Mais de quelles lèvres, de que quelle bouche s’agit-il ?

Certes, il y a ces lèvres extérieures qui prononcent les paroles de Dieu, mais il y a aussi ces lèvres du cœur qui se mettent un jour à chanter en nous. Ces deux mouvements, ceux de nos lèvres extérieures et ceux de la bouche de notre cœur, ont tous deux une grande importance, car c’est par cette correspondance du dedans et du dehors que le moine réalise sa vocation, c’est-à-dire redevient monos : unifié.

Aussi, cette unification de notre être extérieur et de notre être intérieur commence toujours par la perception extrêmement douloureuse du divorce qui nous divise, jusqu’aux racines de notre être : nous disons et nous ne faisons pas. Et le pire, c’est lorsque nous sommes victimes de nos propres discours, au point de ne même plus nous rendre compte de cette déchirure.

Voilà pourquoi saint Benoît fait commencer le premier office de la nuit par ce bref verset, répété trois fois. Car c’est Dieu seul qui peut, à la fois, nous dévoiler cette rupture de notre être et la guérir en même temps. C’est lui seul qui, au fil des jours, nous fera prendre conscience de la distance qui existe en nous et ramènera à l’unité notre être extérieur et notre être intérieur, brisant ce mur de séparation qui divise l’humanité,  et chacun de nous, au plus intime de lui-même. »

Dom Guillaume JEDRZEJCZAK, « Sur un chemin de liberté », ed. Anne Sigier, p. 170-171

 

 

[1] SC 11. Voir aussi SC, 90 ; PGLH 19, 105 et 108.
[2] La Règle de Saint Benoît, éd. du 15e centenaire-Desclée de Brouwer, 1980, chapitre 19, verset 7.
[3] Clerck Paul de, L’intelligence de la liturgie, Paris, éd. du Cerf, coll. « Liturgie » 4, 2e éd. revue et augm. (1e éd. en 1995), 2005, p. 35-36.
[4] Monique Brulin analyse ce rapport intériorité/extériorité et cette relation du cœur et de la voix dans les problématiques et les enjeux récurrents tout au long du XVIIe siècle, qui ne sont pas si éloignés des nôtres aujourd’hui. Voir M. Brulin, Le verbe et la voix : la manifestation vocale dans le culte en France au XVIIe siècle, Paris, éd. Beauchesne, 1998.
[5] Thomas d’Aquin, Somme théologique (II – II), t. 3, Paris, éd. du Cerf, 1996, p. 581 : Q. 91, art. 1, rép.
[6] Ibid., p. 582 : Q. 91, art. 1, sol. 2.

2017-06-19T08:54:02+00:000 commentaire

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