L’appel du Christ m’a conduit en ville, plus exactement dans la grande ville et dans son centre le plus animé : Nantes, quartier Bouffay. L’immersion est totale, tout à l’inverse d’une fuite du monde. Dieu m’a placé là, et j’en suis heureuse, j’aime la ville. Ma prière et mon intercession s’imprègnent chaque jour de cette atmosphère citadine.
Sans doute y a-t-il quelque chose d’un peu périlleux, pour une vie consacrée, de vivre au milieu de toutes ces sollicitations qui attirent le regard, où le meilleur du génie humain comme le plus discutable s’expose à la vue de tous. Un jour, une personne nous a dit : « Vous, les sœurs de Sainte-Croix , vous êtes des guerrières, vous avez tout vu !». Non justement, nous veillons à ne pas tout voir et c’est cette vigilance qui nous fortifie. Face au risque de dispersion et d’éparpillement nous nous exerçons à opposer une douce attention intérieure à la présence de Dieu. Notre vie est dans le Christ. Nous cherchons à vivre sous son regard. Dans le silence de la prière du matin, dans les offices, dans l’étude de la Parole de Dieu, nous prenons le temps de nous mettre à l’écart avec lui. C’est par Lui que nous voulons voir le monde.
Dans ce va et vient entre l’extérieur et l’intérieur le regard a un rôle de médiateur. Il est bien cette fenêtre de l’âme ouverte sur le monde. C’est pourquoi l’attention à notre propre regard peut devenir un chemin de conversion, de purification où se pacifient les désirs désordonnés. Je pressens qu’il y a là une grâce à saisir pour notre génération en rapport avec le défi de notre époque.
Nous sommes dans une civilisation de l’image. L’homme moderne est soumis à une surenchère visuelle. Il est relié à l’écran presque malgré lui, pris dans l’exigence de la connexion permanente. Prendre de la distance avec tout ce qu’il voit lui devient forcément plus difficile, d’autant plus que la vue est une perception des sens qui suscite l’émotion, éveille les passions et celles-ci peuvent court-circuiter la réflexion.

Quelles incidences sur notre vie morale ? Le chemin de l’intériorité n’est-il pas mis en danger ? Quelle peut être l’attitude du chrétien dans ce monde qui est le sien ?
Le regard nous relie au monde, à notre propre monde. Bien souvent nous sommes soucieux du regard que les autres posent sur nous et parfois, le regard que nous posons sur nous-même nous condamne. Par découragement, nous pouvons nous habituer à ces regards blessés qui nous habitent et être tentés de penser que la quête d’un regard bienveillant et pur est un doux idéal. Quant au regard que Dieu pourrait poser sur nous, voilà un autre problème à résoudre.
Au fil de ces pages, je vous propose un parcours en cinq étapes qui évolue à la manière d’un cheminement spirituel. Chacun pourra faire l’expérience qu’elles peuvent se chevaucher en nous, car les mouvements de la grâce sont souples et ne peuvent se codifier dans des catégories rigides. En même temps, ces étapes signifient qu’il y a des passages, des paliers qui se franchissent dans notre cheminement. Comme nous le voyons dans l’histoire du peuple d’Israël ou dans la vie des disciples du Christ, Dieu nous conduit en bon pédagogue. Il nous prend là où nous en sommes pour nous mener plus loin. Il sait comment nous sortir de nos ornières et nous ouvrir à son salut. Il nous éveille à un autre regard sur le monde, sur la vie, sur les personnes, sur nous-même. Il change la perspective de nos existences, et nous élève vers notre véritable destinée, si du moins nous acceptons le risque de la foi.