La spontanéité, caractéristique de la louange de type charismatique – peut prendre des allures d’immédiateté. L’immédiateté consiste à croire que Dieu parle en direct, sans médiation, que ce soit par sa Parole ou dans le ressenti. Ouvrir la Bible pour demander une réponse précise – cela se fait parfois dans des assemblées dites « de louange » – et lire les premières lignes qui se présentent sous les yeux relève plus d’un fondamentalisme biblique que d’une foi dans l’Écriture[1]. Associer le sentiment intérieur – ou « motion intérieure » – à l’action directe de Dieu peut être[2] du subjectivisme poussé à outrance et ouvrant sur toute sorte de manipulation d’assemblées. Parler au nom de Dieu, en prenant la place de l’Esprit Saint, relève d’une mauvaise pratique se rapprochant aussi de la manipulation. Dans ces différentes situations, nous sommes dans un « imaginaire d’immédiateté dont on perçoit aisément les dégâts »[3].

La liturgie est alors exemple, et peut être école, de la non-immédiateté de Dieu. Elle enseigne que c’est par la médiation de l’institution « Église », institution ecclésiale et ministérielle, par l’assemblée concrète que forment les chrétiens, par les matériaux sensibles utilisés notamment pendant l’eucharistie, par les paroles ritualisées, que Dieu rejoint son peuple et chacun des baptisés. Il passe par le « corps » des institutions et des matériaux. La ritualité liturgique constitue cette « butée » incontournable[4] qui fait barrage à toute revendication imaginaire de relation directe avec Dieu, de réception immédiate de sa parole ou de sa volonté. Dire que la liturgie est source de la vie chrétienne, revient à voir dans cet exemple, le paradigme de la relation à Dieu.

Ces aspects nous conduisent à penser la louange paraliturgique comme propédeutique à la Liturgie de l’Église : non seulement, elle peut être une médiation pour aller à Dieu, mais, de plus, elle peut également être médiation pour aborder la prière liturgique. Elle peut jouer ce rôle pour ceux qui font leurs premiers pas dans la foi, et pour qui les rites liturgiques sont obscurs. Par ses aspects initiatiques, elle est une école de prière, permettant un début de cheminement et de relation avec Dieu. Nous pouvons alors la caractériser d’« expérience fondatrice » dans la vie chrétienne. Nous rejoignons ici la thèse du sociologue Henri Desroche pointant les deux « paliers » sur lesquels serait structuré le phénomène religieux :

« Un palier primaire, qui est celui de l’expérience intense et extra-quotidienne du contact émotionnel avec le principe divin ; un palier secondaire, dans lequel cette expérience se socialise et se rationalise, en se différenciant en croyances d’une part, et en cultes ou rites d’autre part. “Croyances, cultes et rites ont ainsi pour fonction de perpétuer, commémorer, organiser […] bref, rendre viable, durable, inoubliable et universelle, dans le temps et l’espace, une expérience élémentaire, de soi inviable, éphémère, ineffable et circonscrite” ».[5]

La louange paraliturgique relève alors de ce « palier primaire », permettant une expérience sensible – par sa spontanéité, son rythme balancé, sa prière vocale – de la présence  divine, tout en ayant vocation à s’accomplir et à s’enraciner dans ce « palier secondaire » où le rite donne racine, profondeur et pérennité à l’expérience spirituelle, en la structurant dans un corps ecclésial.

Si le palier primaire a son importance, il trouve cependant son plein aboutissement en donnant accès au palier secondaire. Ce premier palier ne peut se suffire à lui-même, cela reviendrait à se tromper et transformer la médiation en but. La fonction de la médiation est bien de conduire à Dieu. Il serait illusoire et dangereux d’en rester aux effets sensibles de la prière de louange, ou de les rechercher comme preuve de la présence de Dieu. Rechercher cela serait de l’idolâtrie. Les participants de cette louange ont donc à vivre ce passage du palier primaire sensible, au palier secondaire structuré et structurant. Ici, revient l’importance que cette louange paraliturgique, en tant qu’exercice de piété populaire, soit réellement coordonnée avec la Liturgie des Heures, de façon à en découler pour pouvoir y conduire à nouveau. Cette harmonisation doit même rendre attentif à ce qu’il n’y ait ni opposition, ni rivalité entre les façons de vivre la louange paraliturgique et la Liturgie de l’Église. La transition de l’une à l’autre s’en vivra d’autant mieux. Mais il reste la question de la réalisation concrète de ce passage,: quels sont les acteurs accompagnateurs et les étapes pour cette nécessaire transition et maturation ?

Sœur Agathe DUTREY.

[1] Benoit XVI, Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (2010), Paris, éd. Bayard-Fleurus Mame-Cerf, 2010, n°44.

[2] Nous disons « peut être » car il arrive que Dieu utilise aussi ce moyen pour toucher des personnes. Les saints en parlent, mais ont tendance à prendre leur distance par rapport à ce genre d’expérience car pouvant être très subjectif.

[3] L.-M. Chauvet, Les sacrements – Parole de Dieu au risque du corps, op. cit., p. 128 et voir également p. 56-57 sur ce sujet.

[4] L.-M. Chauvet, « Pratique sacramentelle et expérience chrétienne », op.cit., p. 286.

[5] D. Hervieu-LÉger, « Renouveaux émotionnels contemporains – Fin de la sécularisation ou fin de la religion ? », dans : De l’émotion en religion – Renouveaux et traditions, sous la dir. de Françoise Champion et Danièle Hervieu-Léger, Paris, éd. Centurion, 1990, p. 220-221. Avec une citation de : H. Desroche, « Retour à Durkheim ? D’un texte peu connu à quelques thèses méconnues », dans : Archives de Sociologie des Religions, 27, 1969, p. 79-88.